Trauma

Rédigé le 09/02/2026

La lecture de l’ouvrage de Bessel Van der Kolk, « le corps n’oublie rien », m’a fortement intéressée par rapport à ma pratique professionnelle qu’est l’art-thérapie, à médiation arts-plastiques.

L’auteur met en avant le rôle central du corps, du système nerveux et de la mémoire implicite. Ainsi il contribue à déplacer le champ thérapeutique au delà du seul travail verbal. L’art-thérapie, qui mobilise les processus non-verbaux, sensoriels et symboliques, se place dans cette dynamique. 

Bessel Van der Kolk décrit le trauma comme une expérience non intégrée, stockée dans le corps, le système nerveux autonome et la mémoire implicite. Il ne se résume pas un souvenir douloureux, non, il est encodé sous forme de sensations, d’images fragmentées, d‘émotions brutes et de réactions physiologiques. Il échappe de cette manière bien souvent à la narration consciente.

L’art-thérapie, en tant que médiation non verbale, permet d’accéder à ces contenus implicites sans exiger une mise en mots immédiate. Le geste, la matière, la couleur ou la forme deviennent des supports d’expression de ce qui ne peut être formulé verbalement.

Van der Kolk insiste sur un principe fondamental : aucun travail thérapeutique profond n’est possible sans un sentiment de sécurité. Le système nerveux traumatisé fonctionne en mode survie, alternant hyperactivation et dissociation. Avant toute exploration du trauma, il est donc nécessaire de restaurer un minimum de régulation.

Dans la pratique de l’art-thérapie, cette exigence se traduit par un cadre clair, prévisible et contenant. La personne est libre de choisir ses matériaux et les thèmes qu’elle veut travailler. Elle évolue également à son rythme. Le thérapeute se garde aussi de faire toute interprétation sur ce qui est produit.

Le fait de pouvoir décider de ce qui est montré, caché, transformé ou détruit contribue à redonner à la personne un sentiment de contrôle, souvent gravement altéré par l’expérience traumatique.

Selon van der Kolk, la guérison du trauma passe par la capacité à ressentir à nouveau le corps sans être submergé. Le travail thérapeutique vise donc à développer une conscience corporelle tolérable et progressive. 

L’art-thérapie mobilise naturellement le corps par le mouvement du geste, par le contact avec la matière et par l’engagement sensoriel.

Certaines propositions peuvent inviter la personne à créer à partir d’une sensation, favorisant une mise à distance symbolique tout en maintenant un lien avec l’expérience corporelle. Ce processus soutient une reconnexion douce au corps, sans exposition directe au souvenir traumatique.

Van der Kolk met en garde contre les approches qui sollicitent une narration détaillée du trauma trop tôt dans le processus thérapeutique, au risque de provoquer une retraumatisation. Il privilégie des formes d’externalisation qui permettent de voir le trauma sans le revivre.

L’œuvre agit comme un objet tiers entre la personne et son vécu. Le trauma peut être représenté indirectement, à travers des symboles, des métaphores visuelles ou des compositions abstraites. Cette externalisation permet de contenir l’expérience, de créer une distance psychique protectrice, d’observer sans être submergé.

Le regard porté sur l’œuvre, seul ou accompagné par le thérapeute, participe à une transformation progressive du rapport au trauma.

Les traumatismes, en particulier précoces ou répétés, entraînent souvent des phénomènes de dissociation. Van der Kolk s’appuie sur l’idée que la personne est composée de différentes parties, certaines figées dans l’expérience traumatique, d’autres organisées autour de la survie ou de la protection.

L’art-thérapie offre un terrain privilégié pour travailler avec ces parties : création de plusieurs œuvres représentant différentes facettes de soi, utilisation du collage pour exprimer la fragmentation, dialogues symboliques entre images.

Ce travail visuel permet de reconnaître l’existence de ces parts sans les juger, et favorise progressivement leur intégration dans une narration interne plus cohérente.

Van der Kolk souligne que le trauma fige le système psychique et réduit la capacité de jeu, de curiosité et de plaisir. Or, la créativité est un indicateur essentiel de santé psychique. 

L’art-thérapie ne vise pas uniquement la réduction des symptômes, mais la réactivation des capacités créatives : improvisation, expérimentation, transformation des formes, humour et détournement. Le jeu artistique permet de sortir du mode survie et de réintroduire une expérience de liberté et de mouvement interne, essentielle à la reconstruction psychique.

Un point central dans la pensée de van der Kolk est que la compréhension cognitive du trauma ne peut émerger qu’après un certain niveau de régulation émotionnelle et corporelle. Chercher le sens trop tôt peut être contre-productif.

Dans cette optique, l’art-thérapeute n’impose pas d’interprétation, il respecte le silence autour de l’œuvre, il laisse la signification émerger si et quand la personne est prête. L’image peut rester longtemps sans mots, tout en opérant un travail thérapeutique profond.

Les théories développées par Bessel van der Kolk offrent un cadre conceptuel particulièrement fécond pour penser et soutenir la pratique de l’art-thérapie auprès de personnes traumatisées. En mettant l’accent sur le corps, la sécurité, la non-verbalisation et l’intégration progressive des expériences dissociées, elles confirment la pertinence de l’art-thérapie comme approche à part entière du soin du trauma.

Loin d’être une simple médiation expressive, l’art-thérapie apparaît ainsi comme un outil de régulation, d’intégration et de transformation, profondément aligné avec une compréhension contemporaine et neurobiologique du trauma.