La trace

Rédigé le 04/02/2026

La séance d’art-thérapie proposée aujourd’hui en EHPAD s’inscrit dans une démarche de médiation artistique favorisant l’expression, le jeu et le lâcher-prise. Elle a pour objectif la découverte d’une nouvelle technique plastique : le crayon aquarelle sur papier mouillé. En art-thérapie, l’introduction d’un médium peu familier permet de déplacer les habitudes, de stimuler la curiosité sensorielle et d’ouvrir un espace d’exploration où le processus créateur prime sur le résultat. Face à la crainte fréquemment rencontrée de la feuille blanche, notamment chez les personnes âgées, la séance a été pensée autour d’une consigne ludique et contenante, facilitant l’engagement dans l’acte créatif.

L’absence de consigne figurative explicite peut générer de l’inhibition, de l’angoisse ou un sentiment d’échec anticipé. En art-thérapie, le jeu constitue un levier essentiel pour contourner ces résistances. Inspirée des notions de jeu transitionnel, la consigne a été présentée sous forme de jeu simple et concret : chaque résident disposait d’un bouchon en plastique qu’il devait déplacer sur la feuille à l’aide d’un crayon aquarelle.

Une démonstration préalable a permis de sécuriser le cadre et de focaliser l’attention sur le mouvement du bouchon plutôt que sur la production graphique elle-même. Les traces produites par le déplacement du bouchon se croisent, se superposent et se mêlent, sans recherche de représentation. Cette approche non figurative soutient l’idée fondamentale en art-thérapie qu’il n’existe ni bonne ni mauvaise réponse, mais un espace d’expérimentation libre où chacun peut investir le médium à son rythme.

Le papier mouillé intensifie l’expérience sensorielle : les pigments se diffusent, se transforment, se mélangent de manière imprévisible. Cette part d’aléatoire favorise la surprise, l’émerveillement et le plaisir du faire, tout en réduisant le contrôle cognitif souvent très présent chez les résidents. La musique classique diffusée en fond sonore accompagne et soutient ce climat contenant, propice à la détente et à l’immersion dans le processus créatif.

Progressivement, les participants s’approprient le dispositif. Certains investissent spontanément une seconde feuille pour poursuivre leurs explorations, signe d’un engagement croissant dans la médiation. L’introduction du pinceau permet ensuite d’enrichir l’expérience : rehausser une couleur, la diluer, l’adoucir. Ce geste vient soutenir une dynamique de transformation, centrale en art-thérapie, où la matière devient support de symbolisation et d’expression émotionnelle.

Le temps de verbalisation en fin de séance permet à ceux qui le souhaitent de mettre des mots sur leurs ressentis et leurs productions, favorisant le lien entre expérience corporelle, émotionnelle et psychique.

Monsieur C nous dit qu’il a eu besoin de réaliser une seconde création sans le bouchon, afin de représenter la confusion mentale liée à une migraine persistante depuis deux jours. Il localise cette douleur sur son dessin, appuie le trait avec insistance, puis dépose un rose clair qu’il estompe délicatement au pinceau. Ce geste évoque symboliquement un soin, un apaisement, comme l’application d’un baume. La création devient ici un espace de projection somatique et de transformation symbolique de la douleur.

Madame J, initialement en difficulté pour investir la feuille, se laisse progressivement porter par la médiation. Elle engage ses crayons sur une deuxième feuille, adoucit les traits au pinceau, mouille, rehausse les couleurs, manifestant un plaisir visible dans l’acte de créer. Cette évolution témoigne d’un gain de confiance et d’une plus grande liberté d’expression.

Madame M, qui semblait au départ déconcertée par la consigne, parvient finalement à entrer dans le jeu. Le caractère ludique et non normatif de la proposition lui permet de jouer avec la trace et la couleur, lui offrant une parenthèse de lâcher-prise et de détente, essentielle dans un quotidien institutionnel souvent très structuré.

Cette séance met en lumière l’importance du jeu, du cadre sécurisant et de la médiation sensorielle en art-thérapie auprès des personnes âgées en EHPAD. L’utilisation du crayon aquarelle sur papier mouillé, associée à une consigne ludique, a favorisé l’engagement, la créativité et l’expression des ressentis, qu’ils soient émotionnels ou somatiques. Au-delà de la production plastique, c’est le processus créatif qui a permis aux résidents de vivre un moment de plaisir, de surprise et de transformation, renforçant ainsi leur capacité à s’exprimer et à se relier à eux-mêmes et aux autres.