Des « mots » des couleurs!

Rédigé le 06/03/2026

L’atelier de ce jour commence par le tirage au sort de petites cartes. Chaque résident est invité à en choisir une, sans réfléchir, simplement en se laissant guider par l’élan du moment. Ils découvrent une couleur à laquelle est associée une phrase affirmative.

À la lecture, j’observe des sourires et des rires tellement force est de constater à quel point ces phrases semblent correspondre à chacun, comme si le hasard avait été guidé par une connaissance plus profonde. 

« Je peux toujours compter sur ma force et mon courage. » Mme H se reconnait et sourit. Mme H, très diminuée physiquement, en difficulté pour parler et utiliser ses mains nous dit que son handicap ne doit pas l’empêcher de vivre!

« Je saisis chaque opportunité de ressentir du plaisir afin de renforcer ma joie de vivre. » est la phrase que tire Mme D. Nous ne pouvons qu’être d’accord avec cette phrase qui caractérise si bien cette dame qui va sur ses 101 ans. Elle ajoute elle même « il faut se réjouir de tout les petits plaisirs de la vie, c’est mon secret du bonheur! »

« Je reste fidèle à mes valeurs quelles que soient les situations. » résonne pour Mme J qui évoque les valeurs qui lui tiennent à coeur.

Mme F est souvent en retrait, elle nous dit qu’elle aime ce moment d’art-thérapie parce qu’ici elle peut exprimer sa tristesse et sa lassitude, sans être jugée. La phrase qu’elle tire « L’important n’est pas comment les gens me voient mais qui je suis véritablement. » résonne également chez elle. Dans cet atelier elle peut être elle-même véritablement, et ça lui fait du bien.

« Lorsque mon corps m’indique que j’ai besoin de calme ou de repos, je le respecte et je fais une pause. » est la phrase que tire Mr C. Il rit en lisant sa phrase. Il dit avoir toujours été dans une certaine hyperactivité, Voyager, lire, écouter de la musique, rencontrer des gens remplissaient sa vie. Que de deuils a-t-il dû faire lorsqu’il est rentré en ehpad… Et oui, il voit bien que son corps aujourd’hui le rappelle à l’ordre, mais il accepte et accueille ce ralentissement imposé.

Mme M tire la phrase « La vie est précieuse et sacrée, j’en prends soin ». Elle évoque le traitement douloureux tant physiquement que moralement qu’elle suit pour son cancer. Mais « la vie est précieuse » et cette phrase lui fait du bien.

« Exprimer mes besoins et mes ressentis me permet d’être en harmonie avec mon environnement » fait rire Mme P. Mon Dieu ce qu’elle est d’accord avec cela! Le groupe acquiesce. C’est bon de pouvoir exprimer ses besoins et ses ressentis, tout simplement, sinon ça bouillonne en nous, nous dit Mr C. Oui et quand on exprime ce que l’on ressent, on se rend compte qu’on n’est pas seul.e à ressentir cela. On s’écoute, on se soutient, on se console, on se rassure, on se donne du courage, sont les mots qui ressortent.

Je propose alors un second mouvement : donner corps à la couleur de la carte. Non pas la reproduire fidèlement, mais la recréer, la ressentir, la fabriquer à partir des pigments disponibles. Les pinceaux se chargent de matière. Les couleurs se mélangent. Les gestes hésitent d’abord, puis s’affirment. Il ne s’agit pas de réussir, ni de produire quelque chose de « beau » au sens académique du terme, mais simplement d’entrer en relation avec la couleur, avec la texture, avec la trace laissée sur le papier.

Ceux qui le souhaitent prolongent ensuite l’expérience en feuilletant des magazines, à la recherche d’images évocatrices, de paysages, de visages ou simplement de fragments colorés qui entrent en résonance avec leur carte. Découper devient alors un geste symbolique : choisir, extraire, assembler, composer à partir de ce qui attire le regard et éveille une émotion.

Dans cet espace, l’art-thérapie dépasse la simple activité créative. Elle devient un lieu de reconnaissance et de valorisation, un temps où l’identité continue de s’affirmer au-delà de l’âge, des fragilités ou du regard extérieur. La couleur, la matière et l’image offrent un langage lorsque les mots manquent ou se font plus discrets.

À la fin de la séance, il ne reste pas seulement des feuilles peintes ou des collages délicats. Il reste une atmosphère. Une légèreté partagée. Et surtout cette impression que, derrière chaque affirmation, quelque chose d’essentiel a été ravivé : la conscience de sa propre force, la fidélité à ses valeurs, la capacité intacte à ressentir de la joie.

Peut-être est-ce là le cœur de l’art-thérapie en EHPAD : rappeler avec douceur que, quelles que soient les circonstances, il existe toujours en chacun une couleur singulière, prête à se déployer dès qu’on lui en offre l’espace.